Conseil FAP, 12 Octobre 2026

J’aimerais pour cette méditation faire trois arrêts autour de la notion d’espoir avec trois figures : le personnage de Gastby dans le roman de Francis Scott Fitzgerald, l’apôtre Paul et et le philosophe danois Søren Kierkegaard. Je commence par un extrait du roman Great Gatsby :

« Et comme j’étais assis là, songeant au vieux monde inconnu, j’ai pensé à l’étonnement de Gatsby quand il avait reconnu pour la première fois la lumière verte au bout de la jetée de Daisy. Il avait fait un long chemin jusqu’à cette pelouse bleue, et son rêve dût paraître si proche qu’il ne pouvait guère manquer de le saisir. Il ne savait pas qu’il était déjà derrière lui, quelque part là-derrière dans la vaste obscurité au-delà de la ville, dans les champs sombres de la république déroulée sous la nuit.

Gatsby avait foi en cette lumière verte, en cet avenir orgastique qui chaque année recule devant nous. Pour le moment, il nous échappe. Mais c’est sans importance. Demain, nous courrons plus vite, nous tendrons les bras plus avant…Et, un beau matin…Et nous luttons ainsi, barques à contre-courant, refoulés sans fin vers notre passé. »

Je choisis ici de voir en Gatsby une figure de l’espoir. Dans le roman, il a passé toute sa vie à poursuivre un rêve, à vivre dans l’espoir de retrouver la femme avec laquelle il a vécu, le temps d’un été, une passion intense. Lorsqu’il la retrouve enfin, lorsque l’espoir se réalise enfin, la réalité ne peut que le décevoir. Fitzgerald précise que la déception ne provient pas de la femme elle-même, mais de « la vitalité colossale de l’illusion » de Gatsby. Gatsby a ébauché les contours de son espoir si complètement que, lorsqu’il se réalise, il ne peut être que déçu. Comme l’écrit Fitzgerald: « son rêve semblait si proche qu’il ne pouvait manquer de le saisir ». En réalité, ce rêve était déjà passé, derrière lui. La déchéance de Gatsby provient peut-être du fait que son espoir était un espoir qui « voit » ce qu’il espère. Au bout de sa jetée, Gatsby avait formé un espoir si défini et concret qu’une fois réalisé, il ne pouvait que mener à sa perte.

En dialogue avec Gatsby comme figure d’un espoir meurtrier, je vous propose la figure d’Abraham, dans l’épître aux Romains. On peut lire les versets 18-21 du chapitre 4 de l’épître aux Romains :

« Abraham qui, contre l’espérance, appuyé sur l’espérance, a eu foi pour devenir le père de nombreuses nations, selon ce qui est dit : ainsi sera ta descendance,

et, n’ayant pas faibli dans la foi, il considéra son propre corps déjà nécrosé – il avait près de cent ans – et la nécrose de la matrice de Sara ; mais en vue de la promesse de Dieu, il ne douta pas, par manque de foi, mais il fut rendu fort par la foi, donnant gloire à Dieu, convaincu que ce qu’il a promis, il est aussi capable de le faire. »

La situation d’Abraham semble peu propice à espérer. Confronté par la promesse divine de devenir le père d’une grande nation, il voit son propre âge, et l’âge avancé de Sarah, décrit en termes non équivoques par Paul (son propre corps déjà atteint par la mort, et la nécrose de Sarah), et sait que la promesse divine défie toute réalité. Pourtant, Paul insiste précisément sur le fait que Abraham ne doute pas, et reçoit la promesse divine avec confiance, sachant que ce que Dieu a promis, il peut aussi le réaliser. C’est cette attitude d’Abraham qui est donc visée quand Paul utilise la formule « contre l’espérance, appuyé sur l’espérance ».

Espérer contre l’espoir implique de faire confiance en une réalité vécue et comprise du point de vue de Dieu. Pour Abraham, la réalité de sa situation ne peut guère susciter l’espoir. L’espoir ne peut être envisagé que parce que Dieu est le garant d’une autre réalité. Pour Paul, l’espoir qui nourrit Abraham n’a rien à voir avec le plan humain, il n’est pas un rêve que l’imagination ou la volonté humaines peuvent façonner et ensuite se préoccuper de réaliser. C’est un espoir qui dépasse le plan de la vie humaine, qui, en fait, le remet même en question.

Pour Paul, la souveraineté de Dieu est telle que l’être humain peut se reposer en elle, et attendre avec confiance, sans impatience, que cet espoir improbable se change en vision réelle. Mais l’être humain doit aussi avoir conscience de sa petitesse face à cet espoir. Il ou elle est humilié·e, abaissé·e, si vous préférez, dans la conscience de ce qu’il ou elle peut faire pour réaliser, pour concrétiser son espoir. Si l’on ne peut même pas envisager la réalité de ce que l’on espère, il n’y a pas beaucoup de mérite qui revient à l’être humain quand ce que l’on espère se réalise enfin. Le mérite d’Abraham est la confiance et l’obéissance à la volonté divine, mais il n’est pas à l’origine de la réalisation de la promesse.

Je passe maintenant à Søren Kierkegaard. Dans son discours chrétien, « Le souci des païens », Kierkegaard développe une réflexion sur la notion du lendemain, d’abord de manière négative : il définit le lendemain comme le « souci du lendemain ». Il écrit :

« Le lendemain : c’est la griffe d’abordage qui permet à l’immense troupe des soucis de s’agripper au frêle esquif de l’‘Individu’ ; si l’opération réussit, il est alors à la merci de cette puissance. Le lendemain : c’est le premier anneau de la chaîne qui rive un homme avec des milliers d’autres à cette funeste abondance des soucis. »[1]

Le souci du lendemain n’est-il précisément pas l’attitude inverse de l’espoir ? En contraste de l’attente persévérante et confiante exemplifiée par Abraham et demandée aux croyant·e·s à Rome, le souci du lendemain est l’attitude de celui ou de celle qui, constamment tourné·e vers le futur, ne porte pas l’espoir comme Paul le voudrait. Le souci du lendemain ne caractérise-t-il pas cette autre figure de l’espoir déçu qu’est Jay Gatsby, poursuivant son rêve avec une intensité qui le perd ? Si l’espoir n’est pas le souci du lendemain, la préoccupation avec l’avenir et la poursuite effrénée d’un rêve, il faut réfléchir néanmoins à lui donner un contenu positif.

Kierkegaard propose l’image du rameur, comme une « attitude correcte et vraie »[2] par rapport à la problématique du lendemain. Il décrit la situation de la manière suivante :

« Dans la barque, le rameur tourne le dos au but vers lequel il s’efforce pourtant. Il en est de même du lendemain. Quand, grâce au secours de l’éternel, l’homme vit plongé dans le jour présent, il tourne le dos au lendemain. Et plus l’éternité l’y plonge, plus aussi il tourne délibérément le dos au lendemain qu’il ne voit donc pas. S’il se retourne, l’éternel se brouille à ses yeux et devient le lendemain. Mais quand, pour bien se diriger vers le but (l’éternité), il lui tourne le dos, il ne voit pas le moins du monde le lendemain, alors que grâce à l’éternel il voit avec une parfaite netteté le jour présent et ses tâches. Et c’est ainsi qu’un homme doit s’orienter pour bien travailler aujourd’hui. Tout moment d’impatience où l’on veut regarder au but pour voir si l’on s’en approche un peu est toujours une cause de retard et de distraction. Non ; sois une fois pour toutes et sérieusement résolu et mets-toi au travail–le dos tourné au but. Ainsi fait le rameur dans la barque, et de même le croyant ».[3]

Celui qui espère en mode chrétien est celui qui tourne fermement le dos, si l’on veut, à son espoir et ancre sa vie dans le présent. Le souci de Kierkegaard est que le chrétien ne se perde pas dans la contemplation de l’éternel (par exemple le souci de la vie après la mort, du paradis) en pensant qu’il se trouve ainsi plus près de la divinité. L’espoir chrétien est ancré dans la confiance que Dieu peut accomplir ce que Dieu a promis, et dès lors, le chrétien n’a plus à se préoccuper du futur. Il ou elle est invité·e à se plonger dans le présent.

Cette petite réflexion sur l’espoir me semble utile pour notre travail à la FAP. L’espoir fait partie intégrante de notre mission, et nous devons faire confiance à celles et ceux qui nous amènent des projets. Le futur ne nous appartient pas, et c’est nos décisions dans le présent qui doivent nous préoccuper. Nous tournons donc le dos à notre but, sans regarder au lendemain, et nous nous mettons au travail.

Valérie NICOLET – vice-présidente

 

[1] Søren Kierkegaard, Discours Chrétiens vol. 1, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1967, p. 99.

[2] Søren Kierkegaard, Discours Chrétiens dans Œuvres completes vol. 15, Paris, L’Orante, p. 68.

[3] Ibid.