Pour les prochains mois, je vis et j’étudie à la Near East School of Theology (NEST). La (NEST) est le plus ancien institut de formation théologique du Proche Orient. Fondé officiellement en 1932, mais avec des précurseurs remontant environ cent ans plus tôt, sa fondation précède de plus de trente ans celle de l’Université Américaine Libanaise, qu’il a contribué à créer.
L’optimisme scientifique du 19e siècle a touché aussi les missionnaires, qui espéraient convertir aussi bien catholiques et orthodoxes que musulmans. Il fut rapidement douché. Il a fallu s’installer dans la durée avec la perspective de rester une minuscule minorité, ceci aussi sur le plan œcuménique et théologique. On estime qu’aujourd’hui les protestants représentent env. 0,5% de la population du pays. Les Eglises évangéliques, baptistes, pentecôtistes etc. regroupent plus de membres que les trois Eglises « historiques », l’Eglise nationale évangélique, l’Eglise presbytérienne (NESSL) et l’Eglise évangélique arménienne. Ces réalités statistiques sont aussi le fruit du destin dramatique de ce pays, victime des conflits régionaux depuis plus de cent ans. Donc la question fait sens: comment fait-on de la théologie protestante dans un tel contexte ?
Le problème se manifeste dans la situation actuelle de la NEST. Elle est aujourd’hui une institution qui veut développer sa flexibilité, sa capacité de réaction, son ambition de qualité. Mais aussi ne plus dépendre de la théologie occidentale, que l’on qualifie selon les interlocuteurs de trop étrangère au contexte ou de colonialiste dans sa manière de prétendre à la plus haute scientificité. Or, même si plus de 80% des pasteurs et responsables de toute la région ont été et sont formés ici, les ressources des Eglises sont insuffisantes pour financer une telle faculté. Il faut innover, offrir des formations à géométrie et intensité variables, sortir des cadres d’intervention et de communication académiques traditionnels. Il faut aussi aborder des thèmes d’actualité ou plus accessibles à un grand public, (re)créer des synergies et des alliances, trouver des financements dans des services ou des locations d’infrastructure, etc. Tout ceci a aussi un fondement théologique. En voici quelques aspects :
Il faut bien sûr équiper les pasteurs de manière pertinente pour notre temps et former les cadres des Eglises qui portent la NEST (aux trois Eglises déjà citées il faut ajouter l’Eglise luthérienne de Palestine et le diocèse anglican de Jérusalem qui couvre, outre Israel et la Palestine, la Jordanie, la Syrie et le Liban. Elles forment avec douze autres communautés évangéliques le Conseil suprême des Eglises protestantes au Liban et en Syrie). La qualité de l’éducation apportée par les protestants a été et est toujours la marque de fabrique reconnue et appréciée de toute la population. Mais le modèle traditionnel du pasteur de paroisse est-il durable au vu de la taille des petites communautés ? Les femmes sont admises au ministère, mais beaucoup hésitent à se lancer sans autre garantie dans une telle aventure. Des hommes aussi souhaiteraient pouvoir conjuguer activité séculière et ministère ecclésial. Chaque Eglise définit seule son ecclésiologie et sa théologie des ministères. Mais les échanges entre les divers membres de ces Eglises à l’intérieur de la NEST stimule la réflexion sur l’avenir.
La théologie permet aussi de se distinguer des autres Eglises. Face à une tradition orthodoxe majoritaire, mais aussi catholique-maronite orientée surtout sur le rituel, la théologie protestante avec son focus sur le texte biblique et son approche critique et scientifique reçoit une certaine reconnaissance des autres Eglises. De même, sa capacité de réaction et sa flexibilité institutionnelle lui permettent de jouer un rôle pionnier dans des initiatives nouvelles. Mais cette concentration sur le texte biblique uniquement met aussi la théologie protestante au défi de se positionner par rapport aux théologies du « remplacement », et au sionisme chrétien, très présentes chez les protestants occidentaux. De même en ce qui concerne le racisme anti-arabe dissimulé dans le rejet de l’Islam. La décolonisation de la théologie protestante est aujourd’hui une évidence pour la NEST.
Les qualités traditionnelles du protestantisme conduisent la NEST à oser une relation de qualité avec l’Islam et à aider les protestants (mais pas seulement !) à interagir avec les musulmans d’une manière théologique. Refusant le qualificatif typiquement occidental, plaintif et vaguement paternaliste appliqué aux Eglises protestantes de la région de « minorité des minorités », la théologie protestante se bat contre cette autodéfinition dépressive et dépréciatrice, qui a comme conséquence réelle que les protestants ne se sentent pas appartenir à cette région. Grâce à la remise en question de cette pensée, la théologie et les Eglises protestantes se positionnent comme faisant partie de la majorité des citoyens et croyants libanais, ceux qui veulent et travaillent à une société juste, tolérante et paisible. Sans idéaliser ni démoniser les autres communautés, en restant critique sans devenir polémique, la théologie protestante de la NEST se veut constructive, favorise et réalise elle-même un engagement social et culturel inclusif pour toute la communauté.
Ces présupposés sont mis en œuvre très matériellement dans le programme de la NEST par le fait qu’elle fonctionne comme un campus résidentiel, offrant tous les services sur place, y compris une vie spirituelle, des activités et engagements sociaux et des loisirs, afin d’exercer dès le départ le bien-vivre ensemble.
Serge Fornerod, 12.09.2026